Les fifiches de lecture #1 Stratégies occultes pour monter un groupe de rock (Ian Svenonius)

avril 28, 2020

À une époque, les communicants du constructeur automobile Renault ont jugé bon de vanter les mérites de leurs garages avec le slogan péremptoire suivant : « Qui mieux que Renault peut entretenir votre Renault ? » Les chargés d’accompagnement des SMAC de France et de Navarre pourraient ainsi s’approprier l’accroche publicitaire : « Qui mieut qu’un artiste ayant réussi pour conseiller des artistes qui veulent réussir ? » Il serait enfin moins question, dans les ateliers et formations dispensés aux groupes néophytes, de « visibilité sur les réseaux sociaux », de « gestion des droits d’auteurs » et d’ « outils de communication adaptés à la stratégie du projet » que de musique, de chansons, d’ambition, d’audace et d’ironie. D’ici là, nous avons le temps de relire 34 fois le livre de Ian Svenonius (chanteur de Chain & the Gang, Escape-ism, the Make Up, Nation of Ulysses) et de méditer sa profession de foi impérieuse, facétieuse et clairvoyante sur l’industrie musicale.

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« le groupe moderne, ce n’est pas que de la musique. En fait, le groupe moderne n’a pas grand-chose à voir avec la musique. »

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« le groupe de rock type est la plupart du temps, à notre époque, une entité prévisible, sans âme, stupide et ennuyeuse, composée de fils de banquiers inscrits dans de prestigieuses écoles privées qui se pavanent sur scène et jouent une parodie à peine supportable de disques que des critiques mal avisés apporteraient sur une île déserte. Les groupes qu’ils citent comme étant leurs influences deviennent chaque année encore plus banals. »

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« d’une manière générale, les activités artistiques humaines sont le fruit d‘un profond sentiment de honte. Seule l’humiliation poussera un être humain à quitter sa zone de confort et à mettre sa réputation en danger. La première étape pour se lancer consiste donc à monter sur scène avec son groupe sans être prêt, ou à sortir un album atroce dont la pochette sera affreuse. »

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« pour le membre du groupe, il n’y a pas de temps libre. L’identité du groupe est permanente. Vous êtes dans le groupe vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ce, jusqu’à ce que vous en soyez viré. C’est pourquoi, de jour comme de nuit, vous devez incarner les idéaux du groupe. Si porter des tennis est incompatible avec l’identité du groupe, vous ne devez pas porter de tennis, même si vous êtes seul chez vous ou en vacances. L’intégralité de votre existence doit correspondre au groupe, jusqu’à ce que le groupe ne soit plus. »

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« un groupe de rock, ce n’est pas Hamlet. La représentation ne s’arrête pas quand le groupe quitte les planches et ne commence pas lorsqu’il y grimpe. Elle est permanente. Laurence olivier avait le droit d’enlever sa perruque et son maquillage quand le soir, il quittait l’Old Vi. Il dormait dans son lit en tant que Laurence Olivier. Chaplin parlait, Brando retirait son cuir et Mae West pouvait contrôler ses saillies burlesques. Si au supermarché, vous jetez un coup d’oeil à la presse à scandale, vous pouvez admirer des photos de prestigieuses stars du cinéma avec leur labrador, en treillis et en casquette, ou se tenant à côté de leur monospace. Ils n’essaient aucunement de convaincre le public qu’ils sont autre chose que les crétins ordinaires qu’ils sont en réalité. Mais les rockeurs n’ont pas cette chance. Ils doivent incarner le mythe jusqu’à ce que le mythe devienne réalité. Ils les vivent à jamais. Nombreux sont ceux qui comme Sid Vicious ou Jim Morrison, en meurent. »

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« dès que le groupe se met à discuter d’éventuels problèmes, ces derniers se mettent à se multiplier à tel point qu’ils finissent par occulter les véritables objectifs du groupe, c’est à dire écrire des chansons, les enregistrer, faire des concerts et réaliser des coups médiatiques pour augmenter la notoriété du groupe. »

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« le modèle de travail des groupes indépendants est un croisement tordu entre celui du ménestrel du moyen-âge et celui de la représentante en cosmétiques Avon. Les groupes devraient peut-être songer à se syndiquer comme les routiers et à transporter des marchandises de concert en concert. »

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« maintenant que la musique se présente sous un format numérique appelé MP3, les groupes sont privés de leur habillage, dépouillés de leur identité et réduits à quelques cris aigus s’échappant d’un Ipod. On a donc amputé du sens aux groupes, non pas parce qu’ils n’avaient rien à dire, mais parce qu’on leur a enlevé leurs costumes. C’est de toute évidence une conspiration menée par l’élite fasciste dans le but de détruire l’un des derniers moyens d’expression tolérés dans ce pays. »

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« bien que votre groupe soit une entité cinétique, composée d’individus imparfaits, ennuyeux, vulgaires, ordinaires, qui s’adonnent à des loisirs honteux et probablement idiots pendant leur temps libre, qui ont des relations incompréhensibles et malsaines, et qui vivent avec des personnes ou des animaux malodorants, il faut l’envisager comme quelque chose de sensationnel, total et énigmatique, comme un film d’auteur étranger, un diorama ou un fétiche. Telle une sainte relique dans une cathédrale, le groupe devrait être imprégné des contradictions incompréhensibles du mystique, de l’ésotérique et des rites les plus vénérés. Votre groupe est une secte. Vraisemblablement une secte qui ne compte qu’un ou très peu d’adeptes, mais une secte quand même. »

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« votre principal souci est de savoir comment envoûter, séduire et contrôler une assemblée (le public) pour que ses membres deviennent vos fidèles (des fans). (…) C’est en permanence évangélisation et prosélytisme. »

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« souvenez-vous bien de cela : vous faites usage de magie. Les chansons, les concerts et même les pochettes d’albums sont des incantations qui affectent directement l’auditeur de façon à la fois consciente et inconsciente. Les francs-maçons opèrent de la même façon lorsqu’ils dirigent la population en utilisant des inscriptions codées sur les billets, des motifs zodiacaux sur les bâtiments publics et les symboles et armoiries officiels de l’état. »

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« il ne faudrait pas se concentrer sur l’originalité, mais sur la force du nom (du groupe). Comme un mantra qu’une figure sacrée vous remet ou le sobriquet hérité d’un animal totem chez certains peuples des premières nations, le nom doit faire écho, de manière flamboyante et crédible, à son sujet. »

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« bien qu’il soient évoqués avec tendresse, les noms d’animaux sont une erreur (à moins de choisir celui d’une bête mythique ). Un animal sauvage est une créature gracieuse qui n’a pas besoin de vêtements ni de toilettage pour être grandiose, et vos spectateurs (dont les attentes seront élevées) seront inévitablement déçus par le jeu de scène lourdingue de l’équipe d’humanoïdes que vous aurez réussi à rassembler. « Oh là là ! diront-ils, ils n’ont rien à voir avec des loups/renards/etc. » Si vous collez ce genre de noms à votre groupe, vous mettez la barre trop haut. Comme les êtres humains se considèrent plus intelligents, plus grands et plus séduisants que des insectes, le nom « Beatles » a réduit les attentes du public et aidé à propulser le groupe sur les sommets vertigineux de la notoriété. Il en a été de même pour les « stones ». Un caillou, voilà un truc moche auquel on ne prête aucune attention et qui ne relève pas d’une grande intelligence. Le nom « stones » était un choix judicieux pour devenir sexy; et cela a marché. »

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« vous devez mourir d’une façon qui ne va pas refroidir vos fans. Se noyer ou faire une overdose est considéré comme une disparition tragique et augmente le prestige du mort mais l’électrocution apparaît stupide (…) et le suicide est très mal vu par les fans de base. »

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« la peinture à l’huile a ses grands maîtres flamands, la musique classique est teutonne et l’opéra vient d’Italie. Le rock’n’roll est pour sa part un art américain, engendré par la révolution industrielle, la domestication de l’électricité et le brassage des diverses cultures des pauvres, des exploités et des travailleurs asservis aux états-unis. Le rock exprime à la fois la célébration et la condamnation de la sous-culture populaire, de la lutte des classes et des privilèges impériaux. »

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« un groupe de rock (en dépit de son inconséquence, de son ridicule et de ses choix vestimentaires mal avisés) est paradoxalement l’un des derniers gestes nobles possibles pour un être humain prisonnier de la société de consommation. »

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« le rock est à l’origine un produit de la culture américaine et par conséquent, son histoire est marquée par les mêmes particularités que sa nation d’origine. Puisque les Etats-Unis sont une nation fondée sur des principes comme l’individualisme, la sédition, l’évangélisme, le suprémacisme blanc, l’esclavage des noirs, l’expulsion des autochtones, l’expansionnisme, le commerce et l’industrie, ces valeurs jouent toutes un rôle dans la formation de la principale et probablement meilleure exportation culturelle des Etats-Unis. »

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« ces critiques (des personnes qui écrivent sur la musique) (…) n’ont pratiquement aucune idée de l’histoire ou du but de la musique. Alors qu’ils prétendent écrire sur les groupes dans leur blog ou magazine, ils parlent en fait d’eux ainsi que du rapport fortuit qui les lie à la musique. Cela reflète parfaitement ce qu’est devenue cette forme d’art : un exercice futile qui se répète inlassablement, quelque chose de stérile et d’inepte la fois.
quand on vous pose des questions sur votre nouvel album, répondez avec nonchalance : je ne sais pas encore, on s’amuse bien. »

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« quoi que les gens disent de votre groupe, qu’ils affirment l’adorer ou le détester, le trouver ennuyeux ou bien génial, vous ne devez pas prendre leurs commentaires pour argent comptant. Leurs opinions dépendent de leur bonne digestion, de la façon dont s’est déroulée leur journée de travail ou de l’alignement des étoiles. »

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« la célébrité est éphémère pour un groupe et même lorsqu’elle est atteinte (ce qui est plutôt rare) elle est sujette aux caprices et sautes d’humeur d’un public ignare. La clé du succès commercial pour un artiste réside dans la formule qui pousse les gens à aller manger au Mac Donald’s. Cependant, là où Ray Kroc misait sur l’importance du nombre de restaurants, le groupe misera lui sur la diffusion à grande échelle et la répétition. Si un morceau est joué un certain nombre de fois, il va finir par devenir un tube. Créer une sensation de familiarité et de sécurité est de très loin l’élément le plus indispensable au succès d’une chanson. »

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« vous pratiquerez dans un « local de répétition ». Le local sera un endroit potentiellement inondé, saturé de gaz d’échappement, infesté de termites ou de vermine. C’est très bien . Le local ne doit pas être un endroit agréable et confortable ; il doit plutôt ressembler à un cachot déshumanisé qui suscitera votre désir de le transcender. »

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« la connaissance est source de pouvoir, vous devez donc passer le temps où vous ne discutez pas à emmagasiner des connaissances. »

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« la musique n’est pas pour tout le monde. La plupart des gens, en fait, ne devraient pas en écouter. »

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« avant que le groupe puisse dire au monde : « nous sommes », il doit se demander « qui sommes nous  ? » L’aplatissement du groupe le transforme en hiéroglyphe, en bande dessinée, en tatouage ou en image pornographique. Et puisque en définitive, elle représente exactement le groupe, la photo expliquera au groupe qui il est (…). Elle fait passer un système de valeurs, une personnalité, une idéologie et une esthétique. »

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« au bout du compte, le groupe n’est qu’une série de choix. On parle souvent de « talent » en particulier quand on fait référence à des chanteurs comme Freddie Mercury, les Beverly Brothers, Neil Part, Al Green ou n’importe quel chanteur « soul » mais le groupe typique n’aura aucun talent notable. La seule faculté de contrôle de sa destinée dont le groupe dispose tient dans les choix qu’il fait. Certaine personnes ne croient pas au libre arbitre, il y aura cependant des compulsions qu’il faudra satisfaire. Cela ressemble à des choix. »

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« le mix ne peut apporter ni humour ni pathos ni mélodie envoûtante à une chanson qui n’en a pas. »

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« quand le disque est masterisé, un test pressing est envoyé au groupe pour qu’il donne son approbation. Vous ne devez pas l’écouter. Il n’aura pas le même son à vos oreilles qu’à celles des autres, de la même façon que les gens vous voient différemment de la façon dont vous vous voyez vous même. Pourquoi continuellement regarder dans le miroir, quand on ne peut jamais réellement s’y voir ? Assurez-vous simplement de ne rien avoir entre les dents puis passez votre chemin. »

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« monter une maison de disques, cela consiste simplement à inventer un nom et, si vous êtes vraiment ambitieux, à créer un logo. »

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« lorsque vous êtes confronté à des choix, des pseudo-opportunités pour votre groupe, préférez toujours prendre la décision qui va bien s’inscrire dans un plus grand contexte historique. Ne prenez pas de décisions à l’emporte-pièce basées sur ce qu’elles vont vous apporter immédiatement du point de vue social ou financier si cela entre en conflit avec la proposition esthétique de votre collectif musical. »

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