Les fifiches de lecture #2 Rupture(s) (Claire Marin)

mai 15, 2020

Beatles, Sonic Youth, Fréro Delavega, même combat. Quel que soit le style et le prestige des groupes, tous partagent ce point en commun de disparaître un jour. Peu importe la raison, délibérée ou involontaire, tragique ou anecdotique, valable ou bidon, officielle ou officieuse, les groupes expirent inexorablement après avoir respecté le même processus que tout organisme vivant : naissance, croissance, apogée, déclin. Voire come-back posthume pour certains mais c’est une autre histoire. Celle qui nous intéresse ici, c’est l’histoire de la vie, le cycle éternel fait et refait de ruptures auxquelles nous sommes si peu preparés. Et surtout pas par les livres dits de « développement personnel » qui méritent de brûler un par un, page par page, dans une lente agonie semblable à celles des tipules dont on arrache sadiquement les pattes et les ailes.

Heureusement, la philosophe Claire Marin est là pour nous aider à penser (panser ?) véritablement, précisément, consciencieusement nos ruptures au pluriel. Car contrairement à ce qu’une théorie du complot en vogue affirme, les ruptures « conventionnelles » n’existent pas et toutes laissent des traces, des douleurs et des tourments. Claire Marin enjoint quant à elle à résister « à la tentation de l’optimisme », à affronter les brêches ouvertes par les crises que nous traversons (autant qu’elles nous traversent) et réhabilite, au passage, l’un des plus puissants adverbes que notre époque si sûre d’elle a fait tomber en désuétude : « peut-être ». Exemple: « le groupe Fréro Delavega a peut-être bien fait de se séparer ».

Parce qu’un groupe est, par définition, un groupe qui n’a pas encore splitté, puisse la fifiche de lecture suivante leur apprendre à rompre avec élégance.

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« rompre avec son ancienne vie, c’est changer de façon de voir mais c’est aussi changer de corps, de forme. C’est changer la modalité de notre présence, la tonalité de notre affirmation. La rupture implique une profonde mutation où le corps joue un rôle central. »

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« les ruptures nous construisent peut-être encore plus que les liens »

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« la rupture est condition de ma naissance comme de ma renaissance »

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« on aimerait y voir l’occasion d’une vie neuve, d’une page blanche, de donner une valeur rétrospective à un échec en le transformant en savoir, en richesse, en expérience. Il y aurait des vertus de l’échec. Vraiment ? Mais la rupture n’est parfois qu’un gâchis, un manque de courage, une lâcheté. Le constat d’échec d’un couple, d’une famille, d’une amitié, d’une politique, d’un projet. Et l’échec n’est souvent rien d’autre que lui-même, pauvre et décevant, un pur raté. La plupart des échecs ne nous apprennent rien »

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« la possibilité et la liberté d’être autre relèvent de manière douloureuse les illusions de l’amour et de l’affection : illusion d’une propriété et d’une proximité, d’une transparence de l’être aimé. La familiarité n’est parfois qu’une impression. Autrui pourra toujours nous surprendre, nous déstabiliser, nous laisser interdit devant ce qu’il a dit ou fait et qui paraissait inimaginable. Non seulement il ne m’appartient pas, mais il peut toujours devenir pure surprise, devenir tout autre, d’une inquiétante étrangeté »

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« il y a, dans toute rupture, l’espoir de se trouver et le risque de se perdre »

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« dans une rupture amoureuse, on imagine souvent que celui qui rompt délaisse son ancienne vie comme un serpent se défait de sa vieille peau. Mais rares sont ceux qui partent vraiment l’esprit léger. Celui qui rompt est souvent tout aussi rompu que celui qu’il quitte »

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« peut-être qu’on nous quitte moins pour ce que l’on est que pour ce que l’on n’est pas »

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« pourquoi une séparation amoureuse est-elle parfois si insupportable ? Parce que dans cette brusque révolution intime, je ne sais plus qui je suis, je ne sais plus si je suis »

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« le silence qui suit la rupture est d’une grande violence. L’adresse, le chuchotement, l’ironie; tout ce que la voix porte d’attention, d’affection, de désir disparaît. Et je disparais avec cette voix qui ne s’adresse plus à moi. Mon prénom cesse de résonner. Et que faire désormais du tien que j’ai prononcé avec tant de joie et d’espoirs ? Il n’y a plus d’éclat de rire, de soupirs, de questions, la vie perd ses inflexions, elle devient muette »

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« être séparé, c’est, comme le dit très justement le romancier Antoine Wauters, être séparé des tas de fois, pendant des mois et des années »

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« la séparation s’amorce dans l’évanouissement du « tu » »

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« il s’agit de voir qui l’on est, ailleurs et seul. Comme si, dans cette défection de l’amour, on apprenait aussi quelque chose sur soi »

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« ce cheminement vers soi est souvent (…) une crise épouvante. Découvrir celui qu’on est ou que l’on désire être ne relève pas nécéssairement de l’évidence, mais est parfois le fruit d’une longue interrogation sur soi. C’est alors moins un sentiment d’identité qu’un sentiment d’imposture qui nous pousse à devenir autre, sans forcément savoir réellement où l’on va. C’est d’abord négativement que s’impose la nécéssité de la rupture, c’est dans la frustration ou le manque que l’on trouve la force de s’arracher à une existence faite d’artifices. C’est aussi la honte de soi qui pousse à devenir autre »

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« il ne suffit pas de partir d’un lieu pour qu’il cesse de nous habiter. Il ne suffit pas de quitter un homme pour oublier sa peau. La rupture est en réalité arrachement sans cesse recommencé, allers-retours intérieurs, inquiétude. Elle est un long travail intime de déprise, de distanciation et d’apaisement affectif. IL faut apprivoiser la violence des sentiments qu’elle suscite en soi. Il faut les tolérer comme l’effet inévitable du bouleversement que produit la rupture et les dompter au fur et à mesure. Que je rompe ou que je sois rompu, la rupture est cataclysme intérieur »

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« être parent, c’est à la fois parer l’enfant à l’entrée dans le monde et rendre la séparation possible, quelle que soit la douleur que cela engendre. C’est faire face à une double rupture : celle de la naissance et celle du départ à venir, quand l’enfant quittera le nid familial »

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« il s’agit bien de sauver sa vie, de fuir, pour se relever ailleurs, se défaire des mythologies familiales et s’extraire de la sauvagerie de certains liens, pour échapper à la dévoration. Il n’y a plus que la coupure radicale, la déprise qui permettent de survivre; qu’il s’agisse de se libérer d’une loyauté toxique, de liens venimeux ou, plus simplement, reconnaître la réalité d’une différence trop grande pour permettre un accord ou une réelle compréhension »

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« on peut qualifier de point de rupture ce moment où quelque chose se brise intérieurement en nous. Quelque chose s’effondre. Une énergie qui maintenait la relation vive s’éteint. Silencieusement, mais avec un tel sentiment d’évidence que le doute n’est pas possible. Bien sûr, la pensée sera tentée de tricoter des récits qui rassurent et camouflent cette vérité, mais, dans le fond, on le sait bien, cet amour s’effondre, dans cet instant, avec cette phrase, ce geste ou ce regard, ou pire encore peut-être dans leur absence, dans le manque d’une considération minimale. Le point de rupture est ce moment où l’on renonce à un lien, on le défait ou le tranche. C’set le moment où l’on cesse de croire en quelqu’un, d’attendre quoi que ce soit de lui. Notre capacité à lui faire confiance s’est épuisée au fur et à mesure des déceptions, des mensonges, des violences ou des trahisons. Ou bien, elle s’effondre d’un coup, sous nos yeux incrédules, comme une falaise de craie. C’est le moment de la perte, cet étrange moment où l’on « perd » quelqu’un encore vivant »

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« la maladie, comme le deuil ou d’autres formes de traumatisme psychique impriment en nous une profonde inquiétude, l’impossibilité d’un rapport serein et confiant à la vie, une tension et une fébrilité toute particulières. On ne recommence pas à zéro, on est marqué par une certaine gravité, grevé par le vécu douloureux. Le retour à la normale ne va pas de soi »

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« c’est parce que nous tenons encore à notre passé et que nous croyons tenir aussi grâce à ce passé que rompre nous est aussi coûteux. Il faut alors être capable, non pas de véritablement l’oublier, mais de le transformer, « donner une nouvelle configuration à des formes brisées », dit Nietzsche, la faire surgir de soi. La rupture est créatrice si elle se saisit de ce qu’elle brise. Peut-être cette « force plastique », cette puissance à créer une nouvelle forme de vie nous sauve t’elle. Elle tient dans la capacité du sujet à réinventer son existence ou son identité en rompant avec les éléments mortifères du passé »

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