Par « souci d’écologie », merci de ne pas lire cette chronique

février 19, 2020

La culpabilité est un étrange sentiment. D’après mon acupuncteur, celle-ci n’officierait pas ou peu dans la culture dite « orientale » et trouverait dans nos âmes dites « occidentales » un terrain de jeu adéquat pour s’y nicher et nous torturer. Je n’ai ni le temps ni le budget pour aller vérifier sur place son hypothèse d’autant qu’un certain « souci de l’écologie » m’oblige à considérer les répercussions environnementales d’un vol Paris-Pékin. Avez-vous bien noté les guillemets ? Il ne s’agit pas ici de « mon » souci de l’écologie mais « du » souci de l’écologie. Le vrai, l’officiel, le labellisé, celui qui accompagne désormais chacun de nos passages en caisse, chaque relevé de courriers électroniques et qui condamne toute présomption d’impression.

Ces mauvaises habitudes méritent à coup sûr d’être enrayées. Mais les mots ont un sens, leur agencement également. Comment ne pas déduire qu’une personne qui décidera héroïquement de se priver d’un bout de papier par « souci d’écologie » deviendra immédiatement « insouciante de l’écologie » en le réclamant ? Je me suis récemment intenté ce procès à plusieurs reprises. D’abord dans un magasin d’articles de sports où les machines ont depuis quelques années, pour le même « souci d’écologie » probablement, remplacé les caissiers et caissières. Puis, dans la supérette de mon quartier dont l’acheminement en canettes de soda dépasse à lui seul l’empreinte carbone de la Belgique. Enfin, dans une boutique d’électro-ménager où le chantage au Control P a atteint le sommet de l’Everest sans oxygène.

Là, au beau milieu d’une armée d’écrans plats, de tablettes, de smartphones, de machines à laver et de frigos branchés 24H/24H, un vendeur m’a contraint « pour la planète » à lui concéder mon mail. La culpabilité appelle la justification comme la bière les cacahuètes. « Non mais j’ai besoin du ticket de caisse pour faire mes comptes, moins dépenser et donc générer moins de déchets. D’ailleurs, je suis venu en vélo ! » Tout en plaidant ma cause, je devine dans les bureaux environnants de gargantuesques imprimantes multifonctions cracher à la chaîne des bilans annuels d’activité. L’on pourra y lire les marges réalisées, le chiffre d’affaires explosé, le succès de la dernière campagne de com’ et, déclinée dans le chapitre « valeurs de la boîte », la démarche « eco-friendly » de celle-ci. La culpabilité est décidément un étrange sentiment.

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