Queen, ma thérapie de groupe, chapitre zéro

avril 7, 2020

D’aussi loin que je me souvienne, ma première émotion liée à Queen n’a pas été provoquée par une de leurs chansons mais par la chambre de mon ex-camarade de classe Sylvain.

Sylvain et moi étions en 6e c au collège Alphonse Daudet à Leers dans le Nord de la France. Un mercredi, que je situerais en 1992 (je tenterai par la suite de clarifier cette approximation), Sylvain m’avait invité à passer l’après-midi chez lui à quelques quartiers du mien. Juste après avoir ouvert les portes de sa chambre, mon regard se pose sur de mystérieux posters et une rangée de compact-disc dont les pochettes semblent renvoyer aux affiches sur le mur.

Le soin et l’application apportés à cette mise en scène m’interpellent encore aujourd’hui. A l’antithèse du cahier des charges bordélique du repère d’adolescent, l’agencement des CD respectait la chronologie de leur parution tandis que la disposition des posters dégageait également une forme de logique et d’harmonie. Tel est le vestige primitif de Queen, dont je ne sais encore qu’il s’agit de Queen, qui apparaît lorsque je dépoussière le fossile de mes années 90.

Mon premier souvenir de Queen n’est donc pas Queen mais la déférence précoce d’une personne pour Queen. Comment un gamin de douze ans pouvait-il déjà aussi bien connaître un groupe dont la démarche artistique concordait plus aux affinités de nos parents qu’à celles de notre génération en plein chassé-croisé eurodance/grunge ? Sans le savoir, je plongeais en apnée dans le grand bain de réflexions qui n’allaient cesser de me tarauder : celles de nos goûts et des styles musicaux.

La première chose qui m’ait fasciné chez Queen n’est donc pas Queen mais la fascination d’une personne pour Queen. C’est moins le charisme de Freddie Mercury que celui de Sylvain et son idolâtrie franche pour Queen qui dans un premier temps m’intriguât. Sans le savoir, je rencontrais le spécimen d’individu qui deviendrait mon sujet d’observation de prédilection : le fan.

La première chose qui m’ait saisi à propos de Queen n’est donc pas Queen mais sa matérialisation iconographique (les posters) et discographique (les albums). Avant de les avoir entendus, les musiciens de Queen me sont apparus. Sans le savoir, je découvrais le phénomène vers lequel convergeraient la plupart de mes obsessions : le groupe.

En creusant ma mémoire, quelques indices me reviennent : des tenues légères et des rayons de soleil que, dans notre région tropicale des Hauts-de-France, l’on ne saurait attribuer à une saison hivernale ou automnale mais estivale ou printanière. Je suis né en 1980. Freddie Mercury est mort en novembre 1991. Je ne me souviens pas avoir entendu parler de Queen avant que Sylvain ne m’en parle. Le fait de situer ce fameux mercredi après-midi chez lui en 1992 relève donc plus de la déduction que de la conviction. Quoiqu’il en soit, voilà une pièce pour le moins shakespearienne dans le puzzle de mon histoire avec Queen : en apprenant qu’ils existent, j’apprends qu’ils n’existent plus. Je mettrai le temps nécéssaire à comprendre le bénéfice et le dommage affectifs consécutifs à cette révélation/privation de Queen.

Bénéfice affectif : ne pas avoir connu une personne vous exempte du chagrin de sa disparition. Bien que certaines chansons de Queen soient susceptibles de me tirer quelques larmes, je n’ai jamais cru bon me forcer à pleurer la mort d’un inconnu. Malgré son irradiance, Freddie Mercury est le grand absent, le fantôme de mon histoire avec Queen. Je reviendrai sur la distance polie que j’ai toujours cru nécessaire de maintenir avec ce personnage dans le chapitre que je lui consacre.

Dommage affectif : la découverte de Queen étant liée à leur perte, j’ai toujours ressenti la frustration d’un enfant contraint de s’amuser avec un jouet cassé. Pendant une quinzaine d’années, j’ai lu des biographies et vu des documentaires qui me racontaient une histoire dont je connaissais déjà la fin : l’épisode fatidique de la disparition de Freddie Mercury. La mort du chanteur de Queen a d’emblée rendu mon aventure avec le groupe figée, archaïque, anachronique, presque impossible. Je suis né l’année où sortait la chanson Another one bites the dust. J’avais 6 ans lorsque Queen jouait à Wembley et 11 lorsque Freddie Mercury disparaissait. Ma frise chronologique et celle de Queen étaient strictement parallèles et ne pouvaient se croiser si ce n’est, comme le stipule le théorème géométrique, avant d’avoir atteint l’infini.

Contre toute attente, l’infini s’est pointé plus tôt que prévu, en 2005, alors que le batteur et le guitariste de Queen décident de repartir en tournée avec un nouveau chanteur. Je ne manquerai pas de développer dans le chapitre adéquat le trouble qui fût le mien lorsqu’à l’instar de Marty MC Fly coincé dans un épisode de Retour vers le Futur, j’ai vécu des instants auxquels il m’était interdit de songer. Comme, par exemple, tenir un billet estampillé « Queen » à l’entrée d’une salle de concert.

Que s’est-il passé entre 1992 et 2005 ? Pas grand chose si ce n’est la décennie la plus cruciale de mon existence. Mon collège, mon lycée, mes études, mon premier travail, mon premier appartement, ma première histoire d’amour. Avec en filigrane une forme de loyauté et de fidélité rarement démenties vis-à-vis de Queen.

Bien que populaire, Queen n’était pas le groupe « à la mode » dans les cours de récréation des années 90. Je me revois encore pendant un voyage scolaire tendre au chauffeur du bus une compilation de Queen confectionnée par mes soins, tellement nerveux à l’idée que ma proposition ne fasse pas l’unanimité. Plus tard au lycée, en persistant à écouter Queen, je m’échappais malgré moi du troupeau des adolescents ciblés par les stratégies marketing des directeurs artistiques des maisons de disques. Je ne prétends pas avoir été indifférent aux artistes que ma génération était sommée d’écouter mais à aucun moment, je n’ai ressenti le besoin de renier, d’archiver ou d’abandonner Queen.

Il faut dire que les occasions de ramer seul face au vent du prétendu bon goût ne manquent pas. J’évoquais quelques lignes au-dessus les instants fragiles et constitutifs de notre existence (collège, lycée …) où il est courant pour les envies personnelles de ployer sous les envies collectives. Mais ce combat est de tous les instants. Chaque regroupement de plus deux personnes (au choix : barbecue entre voisins, réunion d’équipe du mardi matin, repas de Noël en famille) est l’occasion pour la majorité d’attenter aux aspirations de la minorité. Seule exception à cette règle : la discussion avec l’ami, le vrai, celui qui écoute l’autre qui parle.

Sylvain n’était pas à proprement parler un ami. Nous étions trop jeunes pour cela. Mais notre rencontre fût capitale car elle a allumé la mèche d’un enthousiasme qui allait imprégner la plupart de mes décisions. Comme celle, un jour, d’élaborer une conférence sur Queen et par la suite d’écrire un livre où je prendrais le temps d’approfondir à l’écrit ce que je n’aborde qu’en surface à l’oral. Je ne peux que lui être reconnaissant de cette involontaire et joyeuse procuration.

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