Smartphones : le subtil holà de Horta

avril 4, 2020

Depuis que les smartphones ont remplacé les pacemakers dans le cœur des hommes, leur utilisation délirante crée son lot quotidien de démêlés et les concerts ne sauraient y échapper. Côté public, il ne fait décidément pas bon être petit, timide ou poli de peur de déranger celui qui filme pour lui signaler qu’il nous dérange en filmant. Côté artistes, il faut entendre l’impérieux Joey Staar sermonner et exhorter son public de « prépubères » à lâcher leurs téléphones au prétexte qu’ « un concert, ça se vit ». Côté législation, heureusement rien n’est encore interdit, chaque établissement étant libre de raisonner à sa manière le public qu’il accueille. A ce sujet, je me permets de copier-coller presque intégralement le texte qui invite les visiteurs du Musée Horta (Bruxelles) à laisser leurs téléphones portables au vestiaire. Celui-ci est intitulé : Pourquoi les photographies sont-elles interdites dans la Maison Horta ?

« Le musée (…) était à l’origine une maison pour six personnes. Aujourd’hui, avec des dizaines de milliers de visiteurs chaque année, la maison souffre (…); ce qui nécessite de continuelles restaurations et entretiens. Pour autant, chaque visiteur peut circuler librement dans les pièces du musée : aucun cordons, aucunes barrières ne l’empêchent de se promener comme un invité de Victor Horta. Ce privilège, rarement possible (…) entraîne des contraintes telles que l’interdiction des prises de photographies.

Pourquoi ? La personne qui prend une photo est moins attentive à ce qui l’entoure : en se reculant, elle bute sur un autre visiteur ou contre un meuble. La cage d’escalier, pivot de la maison, est particulièrement fragile et ne peut subir une trop grande concentration de visiteurs. Si quelqu’un s’y arrête pour prendre des photos, un embouteillage se forme et les conséquences peuvent s’avérer désastreuses. Bien sûr, la plupart d’entre-vous respectent cette consigne. Hélas, certains visiteurs n’en ont que faire. Afin d’éviter tous conflits et toutes tensions, nous sommes aussi obligés de vous demander de laisser votre smartphone dans les casiers. Si vous attendez un appel urgent, les gardiens vous proposeront une solution de remplacement.

Enfin, nous considérons cette interdiction comme une chance. Etant entièrement déconnecté, vous pourrez vous laisser porter sans arrière-pensées par l’architecture de Victor Horta. Votre oeil et votre esprit seront plus disponibles; disposés à se laisser charmer par les raffinements de la Maison (…)
 »

Ce texte ne vise aucun prix littéraire mais brille par deux qualités : il est préventif et constructif. Tout ici est écrit de façon à ce que le visiteur soit responsabilisé (et non culpabilisé) et ressorte triomphant d’une privation dont d’habitude il se serait plaint. Le moyen pour arriver à cette fin est le plus noble qui soit : l’oeuvre qu’il vient contempler. Notez, en fin de texte, l’habile formule qui oblige à rendre les armes (et le téléphone) : « étant entièrement déconnecté, vous pourrez vous laisser porter sans arrière pensée (…) Votre oeil et votre esprit seront plus disponibles; disposés à se laisser charmer par les rafinnements de la Maison Horta » . Traduction : vous n’avez besoin de rien d’autre que de vos propres sens.

Que ces consignes concernent un musée et non une salle de spectacles ne change rien à l’affaire mais, au contraire, la sublime. Concert, exposition, musée, film, conférence, monument historique, peu importe. Il ne s’agit pas ici de ce que nous allons voir mais des raisons intimes, personnelles, privées qui nous poussent à y aller. Dans une époque où il semble plus urgent de montrer sa vie aux autres que de la vivre pour soi-même, ce subtil rappel à l’ordre de la confidentialité et de la discrétion de nos goûts est toujours, comme l’on dit en Belgique, bienvenu.

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